Projet Huiñaimarca : fouilles subaquatiques au lac Titicaca

31 mai 2013Patrimoine

Une équipe de chercheurs belges et boliviens s'apprête à plonger dans les eaux du plus haut lac du monde afin de percer les mystères de la civilisation Tiwanaku.

Titicaca, isla del sol
Ce projet, qui a vu le jour grâce à un partenariat entre le ministère de la Culture bolivien et l’Université libre de Bruxelles, a pour objectif de découvrir des vestiges de la culture pré-incaïque tiwanaku qui était établie dans la région entre le Ve et le XIe siècle.

Situé au beau milieu de la cordillère des Andes, à la frontière entre le Pérou et la Bolivie, le lac Titicaca est un lieu sacré pour les populations andines depuis plusieurs siècles. Il serait le berceau du peuple aymara et des civilisations inca et tiwanaku (ou tiahuanaco).

Cette dernière, l’une des plus anciennes d’Amérique latine, est apparue au VIIe siècle avant J-C. Selon les historiens elle fut composée à son apogée entre le VIIIe et le XIe siècle de près de 125 000 individus et possédait un artisanat d’une grande qualité notamment pour les tissages, la céramique et les métaux. Bien que moins connue que la civilisation inca, elle s’est pourtant étendue sur une grande partie des Andes dès le VIe siècle, constituant un véritable empire grâce à sa maîtrise du bronze, lui assurant une supériorité militaire sur ses voisins. Leur rapide déclin au XIIe siècle est encore inexpliqué et entoure cette civilisation d’une aura mystérieuse et passionnante.

Les tiwanakus entretenaient un lien particulier avec le lac Titicaca, au cœur de leur empire mais aussi de leurs croyances. La légende raconte notamment que le lac donna naissance à Tunupa, le dieu créateur des tiwanakus.

Ce n’est que plus tard, lorsque les incas conquirent la région, qu’ils s’approprièrent ces croyances pour leur propre culte. Leur version de l’histoire est la plus connue : le dieu soleil Viracocha aurait déposé son fils Manco Capac et sa femme Mama Ocllo sur l’île du Soleil, au milieu du lac. Le couple serait sorti des eaux du lac en portant un bâton d’or à la main, avec pour mission de la planter dans la terre la plus fertile et d’y créer la première cité, Cuzco. Celle-ci devint ensuite la capitale de l’empire inca. Chaque année, une reconstitution de la sortie des eaux du couple fondateur de la civilisation inca est même organisée sur la rive péruvienne, en hommage aux croyances et à la culture incaïques.

Lac Titicaca, Bolivie

Le lac reste aujourd’hui l’objet d’une grande ferveur religieuse et un lieu de pèlerinage pour les boliviens et les péruviens. La majorité des peuples andins ayant assimilé la religion catholique tout en gardant la cosmovision andine précolombienne, on peut aujourd’hui observer dans cette région un syncrétisme religieux important. Autour du lac Titicaca coexistent ainsi des événements religieux de culte catholique, syncrétique et précolombien.

Malgré son importance touristique et culturelle, le lac garde jalousement ses secrets. Des trésors archéologiques refont surface régulièrement mais la signification de beaucoup de découvertes reste à élucider.

C’est pourquoi plusieurs travaux archéologiques ont été entrepris sous les eaux profondes au cours du XXe siècle. L’un des plus fameux fût celui du commandant Cousteau qui plongea en 1973 à la recherche de la cité engloutie de l’Atlantide, qui selon certaines thèses aurait pu se trouver au fond des eaux du lac. Mais hormis des fosses de plusieurs centaines de mètres de profondeur, l’expédition ne parvint pas à découvrir les vestiges archéologiques recherchés.

Depuis la dernière grande fouille subaquatique appelée Atahualpa 2000, qui permit de découvrir les restes d’un temple et d’un mur de 700 m de long, toute tentative de recherche archéologique a été abandonnée. Il faut dire que les conditions de plongée sont particulièrement difficiles, dans des eaux qui se trouvent à plus de 3 820 m d’altitude. A cette hauteur, les effets de la pression sont multipliés et les temps d’immersion doivent être divisés par deux.

Site Tiwanaku, Bolivie

Une difficulté qui ne freine pas la motivation de l’équipe de chercheurs qui se lance dans de nouvelles explorations : les enjeux sont en effet inestimables en termes de découvertes historiques.

Débuté en avril 2012 le projet Huiñaimarca est dirigé par le chercheur belge Christophe Delaere et devrait durer trois ans. Il fait suite aux recherches de l’Université de Bruxelles sur lesite archéologique Tiwanaku.

Ce dernier, l’un des plus importants de toute l’Amérique latine, est situé à une quinzaine kilomètres du lac et classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Situé à 3 850 m d’altitude, il constitue un ensemble cérémoniel illustrant le savoir-faire architectural impressionnant de la civilisation précolombienne. Il possède notamment l’organisation typique tiwanaku (qui signifierait la pierre au centre), développée en hauteur, avec de nombreuses terrasses et terre-pleins permettant de surveiller l’avancement des récoltes.

Au sein du projet, les recherches ont tout d’abord été géophysiques. L’étude des limons et des sédiments de la zone a déjà prouvé que le lac avait changé d’emplacement durant la période Tiwanaku, recouvrant probablement des sites aujourd’hui oubliés. L’exploration subaquatique du lac débute quant à elle le 1er juin et durera jusqu’au 31 juillet.

Christophe Delaere et Marcial Medina Huanca (le co-directeur du projet, de nationalité bolivienne) sont optimistes et s’accordent à dire que les faibles variations de la température des eaux du lac et la faible radiation solaire ont très certainement favorisé la conservation des sites enfouis, qui n’ont pas subi non plus les pillages des sites émergés.
Tiwanaku, Lac TiticacaDe premières plongées préparatoires ont déjà permis de localiser 6 sites archéologiques composés de murs domestiques pouvant correspondre à des habitations, des centres cérémoniels ou même à des terrasses pour les cultures. Des débuts prometteurs qui augurent des avancées majeures dans la compréhension des civilisations tiwanaku et inca.

Afin de financer les plongées et les recherches, le projet doit récolter près de 600 000 euros. En plus du soutien de quelques mécènes, le tournage d’un documentaire subaquatique par le réalisateur belge Frédéric Cordier permettra de récolter des fonds et d’attirer l’attention du grand public.

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter notre guide sur le lac Titicaca et la civilisation Tiwanaku ou à vous rendre sur le site officiel du projet. Retrouvez notreguide de voyage complet sur le lac Titicaca.