Les jésuites en Bolivie

Une colonisation paternaliste et humaniste.

Peinture murale représentant des soldats espagnols

La Compagnie de Jésus fut fondée par Ignacio de Loyola en 1537 et approuvée en 1540 par la papauté comme institution religieuse de clercs réguliers, avec pour principe fondamental une stricte obéissance au pape, et pour missions l’évangélisation, l’éducation et la justice sociale. La formation des pères était longue et très complète. Très hiérarchisée en interne, l’organisation jésuite jouissait d’une indépendance complète vis-à-vis des diocèses, ce qui laissait ses membres libres de tout travail monastique susceptible d’empiéter sur leur activité pédagogique et catéchétique.

C’est sur ces bases que se déploya une vaste action évangélisatrice très structurée qui s’étendit rapidement dans le monde entier, notamment sur le nouveau continent où les activités des compagnons suivirent les expansions espagnole et portugaise.

																					
Sceau de la Compagnie Jesus

En Amérique latine, les jésuites s’organisèrent en six provinces (celle du Pérou – dont faisait partie la mission de Moxos, dans le nord de la Bolivie actuelle –, celles du Mexique, de Bogotá, de Quito, du Paraguay – incluant la mission Chiquitana – et celle du Chili). A leur tête, un père provincial qui désignait un père supérieur comme responsable de chaque grand ensemble missionnaire. Chaque mission se composait ensuite de « réductions ».

Le concept de réduction catholique, usité par les franciscains puis les jésuites, véhicule la notion d’un regroupement. Son étymologie ferait également référence au mot latin « reducere » (qui peut signifier « ramener à un autre état », « ramener à la raison ») qui exprimerait l’objectif plus global d’amener les autochtones « à la vie civile et religieuse », au travers d’un processus de regroupement, de sédentarisation et de conversion.

Chaque réduction était placée sous l’autorité de deux pères jésuites qui nommaient au sein de la population le « cabildo » ou « conseil municipal ». Tout en accordant une place significative aux rôles joués par les natifs, la structuration jésuite était très verticale et se devait d’être obéissante.

Au-delà de la visée spirituelle, les premières missions fondées par les jésuites au début du XVIIe siècle servirent de « bouclier » contre l’expansionnisme de l’Empire portugais. Dans les années 1580, les autorités espagnoles firent ainsi appel aux jésuites pour convertir et encadrer les Indiens guaranis semi-nomades à l’est du rio Paraguay. Sous l’autorité de la Province jésuite de Paraguay dont le siège était basé à Córdoba (ville aujourd’hui argentine), se développèrent deux missions principales: la « Misión Guaraní », dans le bassin des fleuves Paraná et Uruguay, et la « Misión Chiquitana », en Bolivie actuelle.

Musée Convento Santa Teresa

Du point de vue religieux, les réductions de Chiquitos dépendaient donc du père provincial jésuite de Paraguay, et se trouvaient, comme celles des Moxos, sous le contrôle de l’évêque de Santa Cruz. Du point de vue politique, elles dépendaient de l’autorité de l’Audience de Charcas, et plus directement du gouvernement de Santa Cruz de la Sierra.

Si la Couronne espagnole devait services et protection aux jésuites et aux nouveaux convertis, ils étaient, eux, ses sujets et lui devaient par conséquent des impôts. Au-delà de l’objectif évangélisateur, le regroupement des populations au sein de réductions rendait la protection des natifs ainsi que le paiement du tribut royal possibles. Cela permit à la Couronne d’intégrer le modèle jésuite dans la politique coloniale jusque dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

Les dates de l’expulsion puis de la suppression de l’ordre des jésuites

Puis, sur fond de querelles politiques et économiques entre les Couronnes et l’Église, et du fait de tensions persistantes entre le système autonome des jésuites (réductions) et celui de certains colons (encomienda), la Compagnie, accusée de vouloir préparer l’indépendance des territoires qu’elle contrôlait, fut dissoute sur les terres portugaises en 1759 et expulsée des terres espagnoles par le roi Charles III en 1767. En 1773, l’ordre fut interdit dans le monde entier par le pape Clément XIV, puis finalement rétabli en 1814 par le pape Pie VII. Le film « Mission » de Roland Joffé retrace la fin des jésuites en Amérique latine.

Suite à l’expulsion des jésuites, l’administration espagnole plaça à la tête des missions des gouverneurs dépendant de l’Audience de Charcas et mit en place dans les réductions des curés en charge de l’administration, qui abusèrent bien souvent de leur autorité et gaspillèrent les richesses.

Dans l’actuelle Bolivie, on peut observer aujourd’hui les traces de deux grands ensembles jésuites : un dans la province de Moxos, au nord (Beni), l’autre dans la province de Chiquitos à l’est du pays (Santa Cruz).

Si les missions de Moxos n’ont pas résisté à la dureté du temps, leur patrimoine culturel a bien été préservé. Chaque année, l’Ichapekene Piesta, classée au patrimoine de l’Unesco depuis 2012, célèbre à San Ignacio de Moxos le père fondateur de la Compagnie de Jésus, au travers de musiques et de danses traditionnelles où l’on peut admirer masques et parures.

Les missions de Chiquitos, elles, ont été admirablement conservées et restaurées. Elles furent inscrites au patrimoine mondial dès 1992.